DROGUE : la machine judiciaire vue par un inculpé

DROGUE : la machine judiciaire vue par un inculpé

Nikita, arrêté pour soupçon de viol puis mis en examen pour « violences volontaires par administration de substances nuisibles », principal concerné par ce qui est paru fin décembre 2018 dans la presse, est passé en CRPC (Comparution sur Reconnaissance Préalable de Culpabilité) au Tribunal de Grande Instance de Paris début 2018 et n’a cependant écopé « que » de 6 mois de sursis avec 2 ans de mise à l’épreuve pour consommation, cession et détention de GBL (stupéfiant semi-légal vendu sur internet comme nettoyant pour jantes de voitures et synthétisé par l’organisme durant l’ingestion en GHB), une drogue en vogue à Paris dans les milieux festifs.

Mais ce n’est pas précisément du GBL et de ses conséquences dont je souhaite ici parler. J’ai rencontré Nikita qui m’a confié sa propre version de l’histoire :

« Je reconnais ma responsabilité dans cette affaire, en revanche les façons dont ont été rapporté ce « fait divers » occultent de nombreux détails. Beaucoup évoquent l’enquête de cette affaire et ma mise en examen mais aucun n’évoque la manière dont j’ai été inculpé et instrumentalisé. Plusieurs articles sont déjà parus sur le sujet, dont certains que j’ai ici recensés :

Un premier article de TRAX magazine avait relaté les faits :

TRAX

Un autre article du Parisien avait été publié avec de nombreuses erreurs sur le déroulement des faits :

Le Parisien

Certains articles évoquent l’affaire en question du point de vue de l’enquête judiciaire :

L’Express

De plus, depuis quelques mois, le phénomène semble s’être banalisé à Paris, probablement une mode importée de Berlin. Et les cas de coma semblent se multiplier :

Le PointParis SecretSlateVice

Comme je le disais, je ne souhaite pas évoquer la question du GBL mais celle des méthodes policières employées pour les affaires de drogue. Voici les faits et leurs conséquences :

Le 19 décembre 2017 j’ai passé la soirée dans une boîte nommée NUITS FAUVES et je reconnais avoir consommé du GBL dérivé synthétique du GHB vendu de manière semi-légale sur le net. Ce soir-là nous avons été trois à avoir fait une overdose. Moi, et deux autres filles. Sachez pour le public non-initié qu’il s’agit d’une pratique courante depuis bientôt un an à Paris puisque l’utilisation du liquide incolore est maintenant largement banalisée de manière récréative et ne concerne plus seulement que le phénomène connu comme « GHB : drogue du violeur ». En soirée, les gens en prennent volontairement, comme d’autres drogues, pour être défoncés, pour ne plus penser à tout cela. L’ingestion se joue parfois au millilitre, entre euphorie, libido hardcore et risque de coma. Durant la soirée on avait perdu notre pipette (indispensable pour microdoser le produit) et nous nous sommes servi d’un bouchon, qui contenait une dose beaucoup trop élevé sans y faire attention. J’ai moi-même alerté les vigiles et les pompiers en voyant ma première amie tomber dans le coma suite à une overdose. Puis a suivi la deuxième. Puis moi. Je me suis réveillé à l’hôpital, des perfusions dans le poignet, un tuyau dans la bouche, et une infirmière qui me parlait de façon saccadée : « accrochez-vous, vous allez vous en sortir, ça va aller, aller…. » et puis de nouveau les ténèbres…

Lorsque la lumière est revenue, j’étais toujours dans ce lit d’hôpital, mais au lieu du visage de l’infirmière, je vis celui de deux flics, une femme et un homme. J’ai tenté de remuer, mais une menotte me maintenait attaché au barreau du lit d’hôpital. Et les questions ont débuté. Et avant les questions il y avait surtout les affirmations, ou plutôt devrais-je dire les menaces : « vous savez ce qu’il s’est passé n’est-ce pas ? …Vos amies vont très certainement mourir, cela fait plus d’une dizaine d’heures que vous êtes dans le coma alors vous serez le seul responsable ! Oui, le seul responsable car c’est vous qui leur avez donné le produit stupéfiant ! Tu risques de finir en taule mon gars », alors oui, j’ai tout avoué : j’ai plaidé coupable de détention et de consommation de stupéfiants, au détriment de nos vies. Par chance, mes deux amies s’en sont sorties. Mais moi-même je n’en ai été informé qu’une semaine plus tard. En ce qui me concernait, dès mon interrogatoire, au regard désolé de la médecin, j’ai su que je n’allais pas m’en tirer comme çà. Les dernières images dont je me souviens sont moi en train de danser avec Tiph, une très bonne amie. J’aurais pu mourir ainsi, avec ces derniers souvenirs, dans la brume, les flashs des projecteurs, les ondes de la techno, les mouvements de libération.

Mais il en fut décidé autrement. Peu après l’interrogatoire, j’ai émergé lentement de l’étourdissement, en cellule de garde à vue au « Bastion », commissariat criminel principal de Paris. 7 m2, un banc en béton, un tapis de 2 cm d’épaisseur pour couche, lumière allumée h24, garde à vue de 24h prolongeable jusqu’à 3 fois, la garde à vue lambda pour la haute criminalité quoi. Car bien sûr j’avais été arrêté pour « tentative de viol » sur deux de mes deux amies (qui ont-elles-même témoignées en ma faveur et je les remercie pour cela, car sur un mot de leur part je passais ma vie en taule), suite à la politique mise en place par la maire de Paris Anne Hidalgo (ainsi que me l’a confirmé mon avocat plus tard), qui a vu en cette affaire une manière de détruire Nuits fauves, ce club voué à la « débauche ». »

Ainsi l’affaire Nikita devenait une manière de régler des comptes entre une organisation indépendante et l’État. En effet, Nuits Fauves n’avait semble-t-il pas l’autorisation d’ouvrir ce soir-là. De leur côté les deux jeunes femmes liées à l’affaire avaient elles aussi émergé du coma. À leur réveil Nastasia et Barbara étaient toutes les deux mains et pieds attachés avec des sangles à leur lit d’hôpital, pour éviter qu’elles ne se blessent lors des convulsions se produisant à la sortie d’un coma. Cependant Nastasia me confie être restée environ quatre heures dans cette position, réclamant en vain de l’eau (on lui refusait par mesure de sécurité, sachant que comme Nikita elles avaient été intubées (machine respiratoire artificielle)) ; « j’étais en train de péter un plomb ». Elles sont d’abord reçues (chacune de leur côté et sans aucun contact entre elles) par une psychiatre-addictologue avant qu’on ne leur demande de patienter pour leur faire passer une IRM. Sauf que cette IRM ne sera jamais passée, cela se révélant une stratégie pour attendre l’arrivée des policiers qui les interrogeront dans l’hôpital. À toutes les questions Nastasia répond automatiquement « J’sais pas », déjà braquée car elle sent que quelque chose ne va pas pour être interrogée sur une affaire de drogue directement à l’hôpital. Le soir-même elles sont libres et rentrent chez elles, mais les interrogatoires continuent : les deux jours qui ont suivi, Nastasia me dit avoir été harcelée par téléphone par les services de police, avant qu’on ne lui fixe un rendez-vous à Clichy pour un nouvel interrogatoire en bonne et due forme. Rapidement elle comprend qu’on soupçonne son ami Nikita de leur avoir fait ingérer de la drogue dans le but d’abuser d’elles. Lorsqu’elle m’en parle, elle en sourit encore : « Je me rappelle que quand j’ai compris où ils voulaient en venir avec leurs questions du style :

– « Y a-t-il eu attouchement ? etc.. » je leur ai dis :

– « Vous savez Nikita il est PD comme un phoque », je peux dire que ça les a légèrement perturbés dans leur piste d’enquête… ».

Au final, Nastasia et Barbara seront convoquées un mois plus tard au tribunal de grande instance et écoperont d’une injonction thérapeutique.

Mais pour Nikita, l’affaire était loin d’être terminée :

« Au début de ma garde à vue j’ai demandé à voir un médecin car je ne me sentais pas bien (je sortais d’overdose, ok je suis peut-être un fragile, mais j’avais des vertiges flippants), et l’on m’a répondu

« Mais tu sors de l’hôpital, qu’est-ce que tu veux. »

Une garde à vue dure vingt-quatre heures, prolongeable 3 fois en fonction de la gravité du crime, et de la complexité de l’acte. Le 21 décembre, j’étais seul dans les couloirs du « Bastion », dans ma cellule de 7m2, surveillé par une caméra, nourri de repas sous vide immangeables, et je n’avais le droit de parler à personne. J’ai demandé à voir un médecin je connaissais mes droits :

« Tu viens pas de sortir de l’hôpital tu te fiches de nous » qu’on m’a répondu.

J’ai demandé à voir un avocat : j’ai pu la voir au bout de deux jours. On l’aurait cru sortie d’un film. Moi, encore dans ma tenue d’hôpital en papier bleue trempée de crasse depuis deux jours, et elle, son écharpe en plume noire, son long manteau, son chignon, son teint blanc, très grave qui me regardait : « vous risquez très gros monsieur, il vaut mieux pour vous plaider une RPC, une Reconnaissance Préalable de Culpabilité. C’est le seul moyen de vous en sortir. Ou en tout cas le moyen le plus rapide. »

Nous étions le soir du 22 décembre 2017 il me semble. Du moins il me semble, car c’est ça le plus terrible dans la captivité : c’est l’absence de moyen de mesure du temps. Je n’avais ni montre, ni horloge, ni même fenêtre, en perpétuel sous-sol sans moyen de mesurer le temps. On ne se rend pas compte à quel point seule la solitude et l’isolement peuvent rendre un homme fou. Et tandis que l’on m’assenait cela, les policiers plaisantaient autour de moi, autour de ma vie qui s’effondrait, parce que c’est drôle n’est-ce pas ? Enfin non pas vraiment parce qu’on est professionnel, le pauvre, mais en vrai c’est un pauvre type non ? On ne sera jamais à sa place, nous, on n’est pas comme ça. Une flic a fait une remarque durant l’un de mes deux déplacements en voiture noire avec gyrophare, menotté et enfermé dans un box de métal :

– « ah ça schlingue »

– « Ouais je schlingue, mais peut-être que si on me laissait prendre une douche »  j’ai répondu.

Ça a fait le silence dans le véhicule, et tout le monde a démarré. Oui, nous on ne sera jamais à la place de ce gosse de 21 ans qui a donné du GBL, produit semi-légal, à ses amies car elles lui ont demandé, et qui en a lui-même pris, parce qu’il voulait échapper à tout ça. Tout ça. Mais tout ça c’était justement toute leur vie à eux. Voilà pourquoi ils ne seront jamais à la place de ce pauvre gosse de 21 ans. La jeunesse n’empêche pas la clairvoyance, et voir mes gardiens, Eichmann tous plus les uns que les autres, des « sbires » ainsi que l’aurait qualifié un ami à moi, m’ont confirmé ce que je pensais de l’humanité. Aucun n’était responsable, tous étaient désolés de ce qui m’arrivait mais aucun ne pouvait rien faire car « ils ne faisaient qu’exécuter les ordres ». Et dire qu’on étudie Hannah Arendt et La Boétie en philosophie dans les lycées français… »

Cela a commencé par une perquisition forcée chez ses parents le premier jour de garde à vue avec l’accusé amené menotté. Un policier avec à la main son pistolet est monté au premier étage où sa petite sœur de 13 ans se trouvait. Ils ont mis sa chambre à sac, ils n’ont rien trouvé. L’un des flics jouait au bon, l’autre au sévère, et le troisième à l’intermédiaire, toujours selon Nikita. « Tous des clichés ». Durant toute l’opération Nikita n’a eu droit à aucun contact physique avec sa famille qui le recherchait pourtant activement grâce à une certaine Camille, une amie de Nikita qui a eu l’intelligence et l’alerte de prévenir ses parents. Mais aucun moyen de communication n’était possible, les flics refusaient de révéler à ses parents où il était enfermé – lui-même ne savait rien de leur recherche ; isolé dans le monde de sa cellule – et se sont interposés lorsque ce dernier a voulu parler à ses parents durant la perquisition pendant que l’un des policiers faisait un spitch rassurant à sa mère, avant de le ramener de force vers la voiture noire de police.

– « Bah alors tes parents ont l’air tout à fait bien » s’est permis de me faire remarquer le bon flic.

– « Merci beaucoup pour l’attention. »

« Deux fois par jour on me servait une bouillie semi-chaude nommée « riz méditerranéen au micro-onde » (j’avais aussi le choix avec « pâtes à jesaispasquoichampigneonchelou »). Toutes les vingt-quatre heures, on pouvait venir m’annoncer que j’allais être délivré. Toutes les vingt-quatre heures un gardien venait devant ma cellule pour m’annoncer « je suis désolé mais ta garde à vue est prolongée ». Lorsque j’ai vu mon avocate elle m’a dit que je risquais la taule. Elle était gentille, elle avait l’air combative mais aussi désolée, désolée pour tout ce qui m’arrivait. Je pense qu’entre un avocat et un accusé il s’établit toujours un lien peu importe de quelle nature qu’il soit les avocats savent, ils connaissent les risques. Tandis que ceux qu’ils doivent protéger ignorent tout des risques. Je commençais à peine à m’en rendre compte. Le commissaire (un homme bedonnant à moustache, ça le faisait chier d’être là, sa femme devait sans doute l’attendre pour dîner c’est vrai quoi) m’avait dit dès mon arrivée et mon interrogatoire au poste (juste à la sortie de mon coma) « tu t’es foutu dans une sacrée merde mon gars ». Il avait raison.

Mon esprit a commencé à dérailler, et au bout de 50 heures enfermé dans un 7m2, lumières allumées en permanence, j’avais commencé à me frapper la tête contre les murs. Aucune réaction. Alors j’ai tenté quelque chose. Quelque chose de désespéré qui accentuerait malgré moi mon cauchemar. Avec les plats préchauffés étaient donnés une fourchette en plastique dure. Je faisais des micro-sommeils et me retrouvait dans un monde parallèle, comme une sorte de micro-monde à la Miyazaki, où tous les êtres que j’avais connus dans ma vie étaient présents, puis je m‘éveillais, et voyant la réalité, je me rendormais et rejoignais exactement au même endroit la géographie de mon rêve. C’était comme si mon esprit avait créé un univers parallèle qui supplantait la réalité. »

Car oui, avec le recul, Nikita me confie qu’il croit bien avoir déliré durant les cinquante-six heures de garde à vue. Mais lorsqu’on lui a annoncé au bout de 48 heures que sa garde à vue était encore prolongée de 24 heures alors il n’a pas pu le supporter.

« J’ai taillé dans la fourchette en plastique une pointe, non pas pour me tuer, je n’aurais jamais réussi, mais pour extérioriser la douleur qui s’enfermait dans ses sept mètres carrés depuis 50 heures. Lorsque j’ai commencé à me scarifier le poignet avec ce misérable bout de plastique pointu, aussitôt deux flics sont arrivés en courant, m’ont plaqué au sol, confisqué ma fourchette car oui j’étais « sous la responsabilité physique de l’état ». J’adore cette formule qui me vient encore en tête. Alors on m’a déplacé en fourgon blindé. Menotté, dans une case de 2m2, avec une flic qui me fixait droit dans les yeux, comme si j’allais pouvoir aller quelque part avec des menottes, une cage fermée à clef, cinquante heures d’insomnie dans les pattes, une overdose, et l’incertitude de savoir si vos amies sont ou non en vie. On m’a donc emmené en expertise psychiatrique à l’hôpital de Saint-Louis. Là-bas, j’ai attendu dans une vaste salle d’une dizaine de mètre carrés, dont deux des murs étaient constitués de vitres en double vitrage. Sur les vitres diverses traces : du simple GOD SAVE ME au TRPM JE NE SUIS PAS LA (ne me demandez pas ce que ça veut dire moi-même je l’ignore).

Dans la même cellule que moi, il y avait un homme qui parlait en permanence tout seul, une vieille qui se griffait le visage jusqu’au sang, et un homme d’âge moyen qui se tenait en boule dans l’un des recoins. J’avais atterri dans la cellule d’expertise psychiatrique criminelle de Saint-Louis. J’ai dû rester entre deux et quatre heures dans cette salle, avant que l’on me convoque, dans cette salle couleur vieille crème où m’attendait une femme âgée à la coupe au carré et à la blouse jaunâtre, qui m’asséna le coup de grâce :

« non mais je comprends, vu tout ce que vous allez devoir traverser, oui, je vais vous envoyer vous reposer…. à Saint-Anne, le temps d’une véritable expertise…. »

Alors oui, à ce moment, j’avoue que j’ai déraillé. Je savais ce qu’était Saint-Anne, j’avais moi-même lu un témoignage d’une journaliste s’étant faite passer pour folle au début du XXème siècle, et qui ensuite avait galéré à s’en sortir. Je savais que ce n’était pas une cure de repos. Nous n’étions plus au XXème siècle mais je savais ce qu’était un service de psychiatrie criminelle. Alors oui, j’ai pleuré, j’ai protesté, on m’a ceinturé et de nouveau je me suis retrouvé dans le fourgon, direction Saint-Anne. »

Après un arrêt forcé : « un mec couvert de merde bloquait le passage en hurlant et les infirmières ont dû le maîtriser avant qu’on puisse passer » lui a dit un policier, Nikita est arrivé à Sainte-Anne. On lui a fait enfiler une blouse blanche, une tenue d’hôpital. Suivi par une expertise psychiatrique d’un docteur qui lui a donné un peu d’espoir.

« Les rares bonnes personnes que j’ai croisées durant cet enfer au sein de la justice travaillaient toujours en médecine : que ce soit la médecin de l’hôpital dans lequel je me suis réveillé qui a tenté d’empêcher les flics de rentrer avant que je ne sois remis (je remercie sa bonté d’âme et l’apaisement qu’elle m’a apporté à mon réveil), ou encore le médecin de « Bastion » qui m’a accueilli avant mon départ pour Saint-Anne, ou le psychiatre qui a signé mon arrêt de libération de Sainte-Anne, je remercie toutes ces femmes et tous ces hommes qui m’ont fait comprendre que la plus grande force de ce monde est l’écoute, la compréhension. Elles me comprenaient, et cela suffisait.

Lorsque je me suis retrouvé à Sainte-Anne, dans une cellule de béton, dont la porte en métal était seulement munie d’une petite fenêtre en plastique renforcée, seul, sans aucun bouton ni sonnette permettant d’appeler l’infirmière, oui alors je me suis rendu compte de ma situation.

4 jours d’emprisonnement, et maintenant l’asile psychiatrique criminel.

Quelles chances j’avais de m’en sortir ? Je ne sais pas si c’est un mécanisme de la vie que l’on appelle instinct de survie ou une simple déconnexion de la réalité, mais d’un seul coup un déclic s’est produit dans ma tête. Je me sentais en paix. Je n’avais que deux choix : convaincre le psychiatre que je n’étais pas fou, affronter le reste de ma garde à vue, et enfin sortir d’ici. Ou alors l’asile à vie. Je ne pouvais pas me permettre de perdre la tête. On ne dirait rien comme ça. Quatre-cinq jours. Mais si ces quatre-cinq jours durent sans notion du temps, ça ressemble plus à un bad trip sous LSD. Et d’un coup toute anxiété, toute angoisse, toute émotion, ont disparu en moi. Je n’étais plus qu’une machine. Il fallait que je sorte de là. »

On se découvre une force insoupçonnée dans les situations désespérées. Cela doit être l’instinct de survie ancestral.

« Le service d’urgence psychiatrique criminelle de Saint-Anne accueillait une population diverse : de la vieille qui demandait une clope en permanence malgré l’interdiction de fumer et l’éternel « Non » du gardien, à celui qui hurlait des prières dans une langue inconnue, à une nana toute en forme, blonde décolorée qui se foutait de la gueule du gardien :

– « non mais c’est bon, fous moi la paix, je peux aller prendre ma douche non ? »

– « Non, ce n’est pas l’horaire. »

Et elle finissait toujours par réintégrer sa cellule de force, sans douche. Ma cellule était en béton, et seuls deux lits étaient disposés de part et d’autre. Des fenêtres blindées donnaient une vue sur le parking. Les volets fermaient à 8 heures. J’ai eu de la chance d’être assigné à une chambre sans colocataire. J’avoue que oui, j’avais peur des gens qui se trouvaient ici. Il y en avait sans doute beaucoup d’autres, le couloir semblait grand et les cellules de métal coulissantes innombrables. Des cris résonnaient parfois dans les couloirs. Le deuxième jour, j’ai été introduit dans le bureau du second psychiatre devant statuer sur mon internement. Je suis arrivé vidé, vide, lui expliquant les faits qui m’avaient mené ici. Je ne ressentais rien. Il m’a dit « Je comprends. Vous allez en baver. Bon courage. » et il a signé ma feuille de libération. »

Comment voulez vous aider des gens en détresse psychiatrique dans cet endroit ? On l’en ressort sans doute bien plus brisé qu’on y rentre.

L’accusé est donc retourné purger son dernier jour de garde à vue dans la magnifique petite fourgonnette blindée où il commençait à se sentir à son aise. Car oui, le séjour en examen psychiatrique interrompt le décompte des heures de garde à vue.

« Le dernier jour mon OPJ, m’a convoqué dans le sous-sol du commissariat central. Je l’ai attendu vingt minutes sur une chaise en bois, surveillé par deux policiers. Elle est arrivée, toute pimpante, son air afféré, ses cheveux aux vents et ses talons claquant sur le gravier. D’une voix suave bien qu’autoritaire elle m’a dit

« écoutez je suis votre OPJ, malheureusement je ne pouvais rien pour vous. L’enquête c’est l’enquête. Mais j’ai réussi à trouver un arrangement, vous allez peut-être pouvoir être libéré dans quelques heures. Après tout, nous sommes le 24 décembre. »

Quelle charmante attention. Facile de rester pure quand on n’ est pas en contact avec les conséquences de ses actes. Du lointain de leurs bureaux ils donnent des ordres, dictés par le système, à leurs larbins disséminés pour maintenir l’ordre. Mais eux, non, ils le font pour le bien, ils ne se salissent pas les mains…La femme qui était chargée de monter mon dossier criminel pour le procureur m’adressa même un doux sourire de compassion. »

Quelques heures plus tard, Nikita signait un papier avec l’un des adjoints, et il était libre. Ses parents l’attendaient à la sortie. Son procès a eu lieu le 2 décembre 2018. Suite à sa reconnaissance de Culpabilité, il n’est pas passé en procès mais en comparution de Reconnaissance Préalable de Culpabilité : c’est-à-dire qu’il était seul, face à la magistrate qui l’attaquait, pour tenter d’obtenir la peine minimale possible par un affrontement direct avec son accusateur. Le but était d’obtenir un compromis. Nikita a contacté un avocat, qui après avoir consulté son dossier lui a dit qu’il risquait 6 à 12 mois de prison.

« Lors de la comparution, mon avocat est resté quasiment muet, une présence fantôme. J’ai donc tenté de me défendre tout seul. Mais la procureur semblait formelle : l’affaire avait fait trop de bruit pour que je m’en sorte comme ça. Des histoires de pressions politiques, apparemment. J’ai donc réussi à « négocier » : 6 mois de sursis avec 18 mois de mise à l’épreuve pour consommation et détention de stupéfiant. Certains dealers se font prendre avec 500 tazs (pilules d’ecstasy) et héritent de 4 mois de sursis avec 6 mois de mise à l’épreuve. Il me semble que c’est la preuve que la justice n’est pas aveugle, non, elle traque, pour instaurer un système qui n’est qu’image.

Quelques mois plus tard, Nuits Fauves avait rouvert, même si la direction réorganisait déjà des teufs dans d’autres lieux avant cette réouverture officielle. Tout ça pour dire qu’un très petit groupe de gens dirigent les clubs et font leurs lois. Appelez-les comme vous voulez, les mafiosos hypocrites, les hédonistes profiteurs, les hommes d’affaires. Une seule patronne dirige parmi les cinq plus grands clubs et soirées de Paris. Un autre détient 3 clubs et différentes soirées. Les accords sont là, entre ce qui rentre dans le club et ce qui n’y rentre pas, parce que ça arrange tout le monde. »

Alors pourquoi cette hypocrisie de la justice vis-à-vis de drogue ? C’est un phénomène social bien plus répandu qu’on ne le croit et il s’agit de le prendre en compte, et pas de se boucher les yeux et de proscrire l’idée. Il faut envisager de nouvelles politiques telles qu’au Canada, afin non pas d’encourager la prise de drogue, mais de sécuriser et d’informer, car il est certains que nous avons tous besoin de dépasser nos limites, à un moment ou un autre, et nous avons tous droit à l’erreur.

« Beaucoup de travailleurs de la nuit me gardent rancune de les avoir privés de travail suite à la fermeture de nuits fauves lié à mon coma, et je m’excuse profondément. Je vous comprends, car j’ai eu tout le temps de regretter les conséquences de mes actes. »

Depuis plus d’une dizaine de cas de coma ont été recensé au GBL en France. Nikita a passé un mois et demi en sevrage. Preuve que c’est possible…Quant à la suite, ses choix décideront pour lui, et vos choix pour vous.

« Je reconnais mes fautes, mais sachez ce qu’il se passe réellement derrière les articles, et leur version des faits, ainsi que sur le fonctionnement des procédures pénales en France dans lequel la politique s’immisce souvent. La peine dont j’ai écopé provient en grande partie de la volonté de la mairie de Paris de faire fermer Nuits Fauves et de faire un exemple. Sans doute beaucoup me cracheront dessus, mais je m’en fiche. Tout ce cirque ne m’atteint plus. Soyez honnêtes, et réglez les choses en transparence. »

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