J’ENFANTE

J’ENFANTE

Je caresse les barreaux de la cage comme on caresserait un crâne, 
d’ailleurs je ne vois pas plus loin que le crâne que je caresse
comme on caresserait les barreaux d’une cage, 
c’est dit. 

L’AUTRE DEHORS : il n’a pas de nom, c’est pour cela qu’il faut le frapper avec un bâton. 
Sinon il ne saurait pas qu’on lui parle. 

Maintenant je sais, 
je n’ai pas mon langage, 
si je peux entendre,
c’est dire
percevoir, atteindre ce que dit l’autre dehors, je sais
que je ne le comprends plus, 
le sombre animal de ma langue a bu à la source 
de son poison.
Je n’ai pas mon langage, 
c’est dit. 

L’AUTRE DEHORS : il n’a plus mangé depuis le premier jour. Il a l’air affamé, mais il aime ça.

Moi dans cette cage aux barreaux que je caresse comme on caresserait un crâne,
ou bien est-ce l’inverse,
moi dans ce crâne au-delà de l’intérieur de moi,
je suis affamé, et mes rêves ont un goût de viande.
Ils teintent
l’aube qui point pour jamais au ciel de mon crâne, 
que je caresse, je sais, comme les barreaux d’une cage, 
ou bien est-ce l’inverse,
je dévore pour jamais ces rêves de viandes.
Je me dévore moi-même.
C’est dit.

L’AUTRE DEHORS : il a payé depuis longtemps. C’est par pitié que je le garde enfermé. Il ne survivrait plus.

Je voudrais répondre,
aux phrases de l’autre dehors,
qui rythment désormais le monde 
comme le cycle du jour et de la nuit,
jour, nuit, merde
jour, merde,
merde
maintenant je sais je voudrais, je voulais jadis
mais,
mon langage je le sais à chaque tentative de course
est un cheval mourant qui court en rond dans ce crâne,
que je caresse comme on caresserait les barreaux d’une cage, 
ou bien est-ce l’inverse, 
qui court sans espoir
de toucher au but maintenant je sais,
je n’ai plus, rien ne sort 
de sa bouche sale, sinon de la merde. 
C’est dit.

L’AUTRE DEHORS : il n’a plus mangé depuis le premier jour mais il chie, sans arrêt. Je ne peux pas le sortir pour le laver. Il me regarde quand je parle, il me regarde et il chie. Cela empeste. Je ne le toucherai pas.

Tout un flot de verbes stagne, 
je le sais, derrière le barrage de ce crâne, 
ou les barreaux de cette cage. 
Je vais caresser l’un et l’autre jusqu’à ce que la digue cède, 
l’autre dehors pourra bien continuer à parler, 
je le sais, il va se noyer dans mes mots. 
C’est dit.

L’AUTRE DEHORS : j’ai fais venir une femme un soir, nue, elle est restée devant la porte de la cage. Il n’a pas bougé le petit doigt.

Je caresse les barreaux de la cage comme on caresserait un crâne, 
d’ailleurs je ne vois pas plus loin que le crâne que je caresse
comme on caresserait les barreaux d’une cage, 
le langage est un regard, si le langage meurt, le regard le suit. 
Les murs autour de mes yeux se sont épaissis, 
je le sais, je ne vois plus que les barreaux, et ces petits rêves de 
viandes flottent sous mes pupilles, 
les mots qui me restent sont condamnés
ou déjà morts, je suis
bite, femme, chien, forêt, feu, merde 
je dévore pour jamais ces rêves de viandes,
bite femme chien forêt, merde
bite, femme, chien, merde
bite, femme, merde
bite, merde
merde. 
Je chie. 
C’est dit. 

L’AUTRE DEHORS : lorsque vient le soir, j’ai moi-même du mal à le voir. Je crois parfois qu’il s’est échappé. Mais non. Il disparaît juste, lentement mais sûrement. 

Je mange moi-même, 
ce qu’en moi-même, 
dans ce crâne que je caresse, comme 
on caresserait les barreaux d’une cage
ou bien est-ce l’inverse, 
je laisse germer. 
De moi
qui chantait des chants au-delà de l’amour 
chant, amour, merde 
chant, merde
merde, 
je chie, 
je le sais il ne restera bientôt plus rien, 
moi pour seule nourriture, je dévore ma langue 
comme une bête dévore enfant et compagne.
Enfant, compagne, merde
enfant, merde
merde.
L’autre dehors est un faiseur de miracle maintenant 
je sais, je chie, dans la cage je dévore ce que depuis toujours
j’enfante et j’aime. 
C’est dit.

L’AUTRE DEHORS : regardez-le disparaître. Je suis un faiseur de miracle. Regardez-le disparaître.

Rikita Garb'o

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